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LE CAFE DE LA GARE – Nouvelle, par Monique Gendrault  (Publiée dans “Nouvelles et Récits“)

Alfredo n’est pas trop bien rangé dans sa tête. Il regarde machinalement l’heure à la montre qu’il n’a pas. A vue de nez, il pourrait dire qu’il est 6 heures 10  parce que le café de la gare ouvre à 6 heures pile. Il connaît le patron depuis longtemps, un type réglo qui ne le ferait pas attendre parce que lui, Alfredo, c’est un bon client : tous les matins, le maître de maison il lui sert un petit ballon de rouge au bout du bar avant même qu’il ait eu le temps d’ouvrir la bouche. Et chaque fois, Alfredo se dit « il est fort ce mec, il lit dans les pensées… faut quand même le faire… j’arrive et hop ! mon verre surgit de nulle part et se pose devant moi, rempli à ras bord et sans même en renverser une seule goutte… » ; il dit que ça le requinque de sa nuit passée à la belle étoile mais, ce matin, personne ne l’écoute. Il n’y avait bien que René pour lui prêter une oreille attentive et débattre avec lui de tas de sujets et pas des moindres… !

Pas plus tard qu’hier, ils avaient entamé une sacrée discussion sur l’attente. Tout ça parce que le café se trouve juste en face de la gare et que la plupart des clients n’ont de cesse d’en fixer l’horloge, le regard attiré vers elle comme une aiguille vers un aimant. Sachant que l’horloge a deux aiguilles … ! René avait bien ri… son copain n’en ratait pas une… !

Alfredo n’attend pas le train mais vérifie sa montre à chaque instant. Pourtant il sait que René ne viendra pas pour écouter ses délires imbibés d’alcool et de nostalgie. Un amalgame explosif quand on ne sait pas le manier avec douceur et René savait faire cela aussi, avec une formule  magique : « calme tes ardeurs mon fils ! » clamait-il royalement, comme une tirade qu’il aurait retenue d’une pièce de théâtre. Alors Alfredo retrouvait un peu de dignité, cessait de tambouriner sur le bar en gueulant des mots impropres à la consommation, ou reposait son verre qu’il menaçait de briser sur la tête du premier venu qui le regarderait de travers. Le patron, habitué de ses frasques et de ses excès en tous genres, n’envisageait même pas la moindre réaction, tout juste avait-il un œil exaspéré, et encore il fallait bien le connaître pour le deviner.

Accoudé devant son verre, Alfredo pense à ce fameux débat de la veille avec son copain René : l’attente… ah… l’attente… ! Le plaisir d’attendre, mais attendre quoi ? Tout à coup la notion d’attente leur était apparue avec un goût abstrait, une image inodore, dénuée de sens vital pour eux qui n’attendaient rien. Attendre c’était espérer que quelque chose arrive, mais eux que pouvait-il leur arriver ? Leur quatre yeux avaient fait le tour de la salle du bar, toisant d’une façon méprisante tous ces voyageurs qui eux attendaient soit de monter dans un train, soit que quelqu’un en descende. Et, affichant leur dédain devant ces êtres petits et si peu ambitieux, ils avaient pris le chemin de la sortie après avoir laissé quelques pièces près des deux verres vidés par trois fois. Grands seigneurs, ils n’avaient même pas attendu leur monnaie. Pourtant, sur le trottoir, la question les tarabustait cruellement. Mais pourquoi bon dieu se l’était-il posée ? Ce qu’ils attendaient … pas facile de réfléchir en marchant, en tout cas, impossible de réfléchir à haute voix. Car pour avancer sans tituber, de surcroît en prenant un air dégagé, il fallait faire preuve d’une grande concentration, alors vous pensez, parler d’un sujet aussi délicat que l’attente, quand la bière a coulé à flot, la nuit précédente, c’était une mission dont le fiasco total était écrit à l’avance. Valait mieux marcher et se taire. C’est sûrement ce que se dirent René et Alfredo en poursuivant leur route en silence, jusqu’à la plage, jusqu’au rocher, toujours le même, taillé pour eux en forme de banc et tourné vers l’est pour voir le soleil monter au-dessus des toits. Ils s’y effondrèrent, déjà harassés par la journée qui commençait à peine. C’est René qui rouvrit le débat en disant que lui, de toute façon, il n’aimait pas attendre. L’attente c’était bon pour les croyants, les allumés du cigare, les insatisfaits de tout et du reste. Autant dire qu’il ne se sentait pas concerné par la question, autant dire, pour finir, qu’il n’avait pas envie de causer philo ce matin. Puis, prenant son air bourru, il se tut, encore suffisamment innocent pour imaginer que sa conclusion allait mettre un point d’arrêt à cette interrogation qui lui donnait des idées noires. Le cœur et les sens à vif, Alfredo flaira immédiatement la tristesse de son compagnon dans le son de sa voix et pour contrecarrer l’ambiance un peu trop morose à son goût, il joua de son côté poète en se surpassant : « L’attente n’a pas de saison » dit-il d’un air faussement rêveur, en regardant l’effet obtenu sur la réaction de son copain d’infortune. Réaction qui ne se fit pas attendre : « C’que tu peux être con par moment, mon pauv’ Alfredo… et puis arrête de regarder ta montre ! ».

Mais Alfredo n’était pas mécontent car, d’une certaine manière, il avait relancé le débat. Il avait son mot à dire lui aussi ; il y réfléchissait depuis tout à l’heure à cette foutue question : ce qu’ils attendaient, eux ? Par exemple, une petite pièce quand ils faisaient la manche, la boulangère qui leur donnait parfois une baguette de pain qui datait de la veille plutôt que de la jeter, un pull-over propre et bien plié sur le couvercle d’une poubelle… René l’arrêta net d’une grande baffe derrière la tête. Il n’avait pas fini avec sa liste à la Prévert ? A ce tarif-là, il en avait jusqu’à demain matin… ! Et pourquoi pas attendre ce chien errant qui venait pisser là-bas,  toujours au même endroit et toujours à la même heure… d’ailleurs il n’allait pas tarder… D’accord, si Alfredo voulait reprendre la discussion sur l’attente, il n’y avait pas de problème, mais il fallait en relever le niveau et donner un coup de pied au cul à toutes ces conneries… !  La baffe et la réplique de René laissèrent Alfredo un peu interloqué. Il leva les yeux vers le ciel : « Relever le niveau… attendre l’étoile du berger… » pensa-t-il, fier de lui mais un peu craintif tout de même devant la carrure de son copain et de son air devenu sévère.

  • Alors ? demanda René
  • Alors quoi ? rétorqua Alfredo
  • On en parle ou on n’en parle pas de cette attente ?
  • Ben toi, dis-moi…

–  Et bien, je vais te dire, fils, je te le répète, j’aime pas attendre, j’aime tellement pas attendre que même la mort, je ne l’attendrai pas… c’est moi qui irai vers elle et je sais déjà comment : un jour, je grimperai jusqu’en haut de cette falaise, là-bas, tu la vois, c’est la plus haute de toutes. J’y arriverai, même si je dois y aller à quatre pattes et… tu en doutes ?… tiens, je vais te montrer…

Alfredo eut à peine le temps de tourner la tête que l’autre était déjà parti en courant comme un fou en direction de la pointe de granit que le soleil faisait scintiller de mille feux. A croire que ce type avait été marathonien dans une autre vie… ! Le chien errant, qui justement arrivait à son endroit favori, fit pour l’éviter un bond de côté au point de mettre en porte-à-faux son arrière-train et, malgré son flair infaillible, pissa de travers et partit en courant la queue entre les jambes. Dans d’autres circonstances, Alfredo aurait hurlé de rire, mais là il était médusé par l’ascension vertigineuse de René qui ondulait sur la paroi de la pierre tel un énorme lézard  ravagé par une folie aussi subite que furieuse. Il regarda autour de lui « Bon sang, quelle mouche venait de le piquer ? ». Secrètement, il espérait que, si mouche il y avait, elle y avait laissé la vie et qu’il n’y en avait pas d’autre qui traînait autour de lui. Doucement, il redressa la tête et vit René, son copain, son ami, son frère cramponné, de son bras droit, à la cime comme un cavalier au cou d’un cheval sauvage qu’il avait enfin réussi à dompter. De son bras gauche, il brandissait un mouchoir comme s’il eût brandi un drapeau. Il semblait heureux, tellement heureux que ce bonheur avait fait peur à Alfredo qui s’était mis à courir dans tous les sens beuglant que la démonstration avait assez duré, qu’il avait bien compris et qu’il ne fallait pas le prendre pour un con et puis, à bout d’arguments, il avait hurlé comme un damné ces mots qui s’étaient perdus là-bas dans le vent  :

–  Reviens vieux frère ! J’ t’offre ma montre !

Tellement heureux…C’est ce que se répète Alfredo ce matin devant son verre : pour la première fois, il avait vu René resplendissant de bonheur sous le soleil. Quel incroyable spectacle ! Puis il l’avait vu lâcher prise pour faire un bras d’honneur et basculer dans le vide.